+ Archevêque Joseph
Lettre pastorale pour Noël
Révérends Pères et chers frères dans le
Christ,
Cette lettre pastorale que je vous adresse voudrait être un chant
de Noël. Avec ceux qui ont composé ce chant et qui le
chantent encore - les anges qui l'adressent aux bergers, aux pasteurs
spirituels et aux chrétiens de tous les lieux du monde -, je
vous dis moi aussi avec joie:
«Le Christ naît, glorifions-le!
Le Christ descend des cieux, allons à sa rencontre!»
Mais où rencontrons-nous aujourd'hui le Christ ?
Année apres année, le carême de la Nativité
du Seigneur nous prépare spirituellement à pouvoir
connaître et fêter la venue du Christ Enfant sur terre.
Pour le recevoir et le reconnaître comme le Seigneur qui vient,
nous avons besoin des dons que le jeûne, ce "medecin des
âmes", nous apporte : chez les uns il calme la
colère, à d'autres il rend la sagesse ; chez les uns il
éveille le desir de la prière ou rend Ia pureté
des pensées, à d'autres il réfrène la
langue et lui donne une mesure ; chez les uns il convertit le regard
tourné avec curiosité vers le prochain, en nous apprenant
à nous souvenir plutôt de nos propres fautes, pour
d'autres il dissipe peu à peu les ténèbres de
notre esprit et retire le voile dont le péché et
I'insensibilité à Dieu ont recouvert notre âme, et
fait voir le Seigneur, avec l'esprit et avec le cceur, dans un climat
spirituel. Le carême nous prépare à ouvrir notre
cour au Christ qui vient vivre parmi les hommes et être notre
semblable.
Nous nous préparons année après année par
ce carême, comme d'ailleurs par toutes les périodes
d'abstinence, à prendre conscience que toute notre vie est une
préparation à rencontrer le Christ, à le
reconnaître, à nous réjouir avec lui, à le
glorifier, accomplissant ainsi l'ouvre angélique. Quand nous
jouissons de tout ccla, n'oublions pas de faire partager
également aux autres notre joie, la joie que le saint
apôtre Paul a cherchée quand il s'est élevé
en esprit jusqu'au troisième ciel, voyant alors, pressentant et
entendant des réalités que la langue ne peut
décrire. Ces mystères merveilleux nous sont
dévoiles aujourd'hui que Dieu descend sur terre dans les
entrailles de la Vierge - selon la parole du prophete Isaïe.
Aujourd'hui le ciel s'unit à la terre! Aucun mur infranchissable
ne les sépare plus! Celui qui appartient à la
lumière inaccessible vient sur terre anéantir la
tristesse de la mort et dévoiler à l'être humain
les mystères cachés du Ciel, de la Divinité! Les
anges chantent sa gloire, les bergers courent pour Le trouver, les
mages, guidés par l'étoile et guidant eux-mêmes les
peuples, viennent se prosterner devant Lui! Toule la terre brûle
de la joie de rencontrer Dieu qui vient «sous la forme du
serviteur» parmi les serviteurs pour s'en faire des amis. Les
entrailles de la Vierge s'ouvrent pour donner à la grotte -
entrailles de la terre - la sainteté incarnée et le salut
auquel elle aspire.
Aujourd'hui le ciel et la terre sont dignes du même honneur ! La
terre se remplit de la sainteté tout entière ! Ni le
ciel, ni ce qui est au-dessus du ciel, ne sont pour nous plus dignes
d'honneur et de respect, plus divins, que ce qui entoure la
Nativité du Seigneur selon la chair ! Celui que les cieux des
cieux et ce qui est au-dessus des cieux ne peuvent contenir,
naît de la Vierge dans une grotte, se montre aux yeux des anges,
des hommes et des animaux sans raison. Il est porté dans les
bras, II se laisse envelopper dans des langes et coucher dans la
crèche ; II resplendit de beauté parmi les fils des
hommes (cf. ps. 44, 3), même si personne n'est plus démuni
parmi les fils des hommes, plus marginal, plus ignoré, plus
oublié que lui. Ce qui est céleste vit dans
l'humilité la plus profonde et la plus secrète de la
terre qui le reçoit comme Dieu, alors que ce qui est
terrestre resplendit de la lumière divine des
créatures célestes qui reçoivent l'Homme.
Le Christ vient, Enfant, descendant jusqu'à l'impuissance
la plus grande de l'être humain, cherchant la grotte de nos cours
pour y faire sa couche et sa demeure pour grandir, pour nous ressembler
et nous faire croître finalement avec Lui, jusqu'à
«la mesure de l'être humain accompli».
Et nous nous posons la question : Comment laisser le Christ
croître en nous ?
Nous avons besoin de connaître aujourd'hui qui est le Christ et
ce qu'Il veut de nous afin de nous rendre la vue et le sentiment
spirituels : nous pourrons ensuite l'identifier et le nourrir de notre
propre existence. Regardons d'un autre côté, celui de la
fin de sa vie terrestre. Après l'arrestation du Christ par les
serviteurs du Temple, qui avaient leur propre garde, ses disciples
L'ont trahi, Le laissant seul entre les mains de ceux qui allaient Le
tuer. Mais ils ne l'ont pas seulement abandonné en s'enfuyant:
ils se sont également .divisés entre eux, montrant ainsi
abandonné en s'enfuyant : ils se sont également
divisés entre eux, montrant ainsi qu'ils avaient perdu la
confiance et la foi en Celui que peu de temps auparavant ils
suivaient et avec lequel ils se tenaient ensemble unis.
Ils ont trahi, eux, qui ont vécu à côté du
Christ ! Eux, qui étaient illuminés de la
lumière du Saint-Esprit que Dieu leur avait insufflé !
Eux, qui L'ont vu à la fois Dieu et Homme réprimander et
consoler, guérir et sauver en silence, eux qui ont vu son
visage souffrir de tristesse ou s'illuminer de joie pour un cour
qui le cherchait avec maladresse dans les ténèbres de la
vie. Comme II se réjouissait de retrouver et d'atteindre la
femme perdue : sur son corps et sur son âme souillés
par d'aveugles passions, II a répandu le parfum ineffable de la
grâce, onction céleste de la miséricorde et de
l'amour divins, relevant celle qui se prosternait à ses pieds
hors d'un abîme sans fond aux yeux des hommes, des gens " bien ",
des " bons ", et nous donnant ainsi la mesure de l'accueil divin.
Nous voyons le Seigneur, leur Ami, accueillir avec douceur celle
à qui les hommes ne donnaient même pas une chance, dont le
péché avait mortellement déformé
l'existence, - elle, une courtisante ! Il la ressuscite, II la
réveille et l'enflamme au feu de la miséricorde et de
l'amour divins, blessant son cour pour l'éternité.
Lui qui relevait l'être humain de la déchéance et
de la trahison, il lui restait à être Lui-même
pris pour un traître par ceux de son peuple qui n'avaient pas
besoin, dans leur aveuglement et leur attente erronée, d'un
tel Sauveur et Dieu. Il montrait ainsi comment Il peut demeurer parmi
nous, comment Il peut grandir en nous, comment Il peut être
nourri du "fruit de la nourriture" qu'Il nous laisse Lui-même,
nourriture qui s'épanouit en amour pour Lui et pour notre
prochain.
Nous attendons et nous désirons le Christ, qui vient maintenant
et qui ne cessera de venir jusqu'à la fin des temps ; nous
désirons qu'Il fasse sa demeure dans la crèche de nos
âmes pour y prendre forme et pour y grandir, qu'Il se nourrisse
en nous de ce qu'Il nous a donné et nous a enseigné, de
ces fruits pleins de miel : la miséricorde, la compassion,
la douceur, l'humilité, la patience dans les
épreuves, l'amour, la lutte pour la pureté du cour et des
pensées. Par ces fruits nous devenons « dignes de
voir Dieu », de connaître Jésus, Dieu-Homme qui a
besoin de notre miséricorde, de notre nourriture autant et plus
que n'en a besoin mon prochain: «J'étais affamé et
vous m'avez nourri, nu et vous m'avez vêtu... Tout ce que vous
avez fait aux plus petits d'entre ceux-ci, vous me l'avez fait à
moi ! » (Mt 25, 35 ; 45).
Autant l'âme est plus précieuse que le corps, autant la
nourriture spirituelle est plus précieuse que la nourriture
corporelle, car c'est la faim, la soif, le manque de Dieu, la
"nudité" de Dieu, de Lui le Christ, qui Le font souffrir plus
que tout.
Tous les dons que nous avons rappelés plus haut et que le
Seigneur, devenu petit-enfant, attend de nous sont les "aliments
spirituels" qui nous conduisent au salut. Dieu nous donne ces aliments
en venant dans le monde et, quand nous les avons, Lui-même se
développe sans cesse à l'intérieur de notre vie,
car nous avons un Maître et un Dieu qui a faim et soif de notre
salut.
Grande est la joie de connaître et de vivre ette vie avec le
Seigneur. Il s'est appauvri en descendant parmi nous, pour nous
enrichir de ses dons ; il a pris un corps pour que nous ayons part
à sa familiarité. La route de l'étoile qui
mène au Christ et qu'ont suivie les peuples à la suite
des mages, continue jusqu'à la fin des temps, resplendissant
partout où est présent le Seigneur de la Vie.
C'est ce Seigneur de la Vie que nous glorifions aujourd'hui dans le
monde : nous le chantons au monde, n'oubliant pas que lorsque nous
faisons cela,
Nous marchons pour accomplir,
Selon l'usage ancien,
Selon l'usage de chanter Noël,
Jésus, le précieux Jésus !
Nous cherchons Jésus
et le trouvons avec peine ;
Car Jésus ne se montre guère,
si ce n'est aux cours purs!
+Archevêque Joseph
Paris, le 25 décembre 1998